Assassinat de Félix Moumié : l’histoire d’un militant africain empoisonné en Suisse – Déterre Ep. 3

Salut. Déjà un mois qu’on s’était pas vus! Aujourd’hui, on vous a déterré une histoire qui dormait là dans nos archives. L’histoire de cet homme, il s’appelle Félix Moumié. Il n’est pas suisse, il est camerounais.

Mais son histoire est très suisse puisque c’est à Genève que son destin va basculer, chez nous, là, à 500 mètres à vol d’oiseau de notre bureau des affaires déterrées. C’est là qu’il va se faire empoisonner, un soir de 1960. Il aura 35 ans. Quand je suis entrée ici et quand on m’a présenté mon mari, j’ai vu que c’était un corps. C’était un cadavre.

Je vous raconte toute l’histoire. Mais pour ça, on aura besoin de faire une escale à Paris. On ira voir Karine Ramondy et elle a une passion: les assassinats politiques. – Ah ben oui! Si cette histoire vous fait penser à d’autres, écrivez-les en commentaire.

Donnez-nous des idées pour nos prochaines affaires à traiter. Et surtout, la prochaine fois que vous irez au resto, contrôlez bien ce qu’il y a dans votre verre.

Pour tout de suite vous plonger dans l’ambiance. Félix Moumié naît ici en 1925 à Foumban, au Cameroun. Pendant longtemps, c’est l’Allemagne qui a fait sa loi au Cameroun.

Échanges commerciaux avec l’Europe, déportations d’esclaves, mission catholique. La parfaite panoplie du colon de l’époque. Mais depuis la Première Guerre mondiale, la Société des Nations a pris de grandes décisions. L’ancêtre de l’ONU, la SDN, a retiré le Cameroun à l’Allemagne et l’a partagé aux winners: un grand morceau pour la France, un plus petit bout pour le Royaume-Uni.

Non mais parfois, faut pas s’étonner que ce soit encore le chenit 100 ans plus tard!

Voilà, je vous ai plongés dans le contexte. Pour celles et ceux qui sont plutôt là pour qu’on leur raconte un mystérieux empoisonnement, n’ayez crainte, ça arrive. Félix Moumié, bien avant d’être empoisonné en Suisse, grandit au Cameroun. Il fait ses études au Congo et au Sénégal, en mode Erasmus de l’époque. Sauf que sa famille est plutôt pauvre.

Ses études, il se les paie tout seul en travaillant comme domestique. Quand il rentre au Cameroun, il a 22 ans.

Il est déjà médecin diplômé. Plutôt brillant à l’école, Moumié. Il est immédiatement affecté dans une petite ville qui s’appelle Lolodorf, “Dorf “comme village en Allemand.

C’est bien la preuve qu’ils sont passés par là. La même année, il fait une rencontre importante: Ruben Um Nyobè, un dirigeant de l’UPC. UPC ? Rien à voir avec ça, ni ça. UPC comme Union des populations du Cameroun, un parti politique qui ne veut qu’une chose : l’indépendance.

Renvoyer les colons français et anglais à la maison. On est en 1948, Félix Roland Moumié (c’est important de donner tous les prénoms, ça fait plus sérieux) Félix Roland Moumié a 23 ans, il rejoint l’UPC et c’est là que tout commence.

Toujours à Lolodorf, il rencontre Marthe, sa future femme. Elle a 16 ans et se forme comme infirmière. Elle est Bulu, il est Bamoun, deux ethnies différentes au Cameroun, et ça rend le mariage plus compliqué, mais ils finissent par convaincre leurs familles.

Elle raconte là-dedans un Félix Moumié fan absolu de bouquins, ultra curieux. Ce qui est par contre relativement exceptionnel pour l’époque, c’est que très rapidement, Félix Moumié va entrainer dans son sillage et dans sa formation politique sa femme, ce qui n’a pas été le cas de tous les leaders. Et qui globalement va l’amener à la politique, à la conscientisation politique. Elle va devenir sa secrétaire, son assistante. Il va lui conseiller des lectures.

Les deux lisent ensemble Le Monde, Libération, l’Humanité. Elle est chargée de rédiger des résumés de l’actu qu’il lit quand il revient du cabinet. Pour faire taire ces trublions, l’administration coloniale française affecte le docteur Moumié dans des régions toujours plus reculées, histoire de limiter ses activités politiques. Vers 1954, ça fait plus de cinq ans que le couple milite et Félix Moumié commence à être surveillé par les services secrets français.

La tension monte au Cameroun et au mois de mai 1955, ça explose.

On parle de centaines de morts. Ce qui est sûr, c’est que les locaux de l’UPC, par exemple, sont pillés. On a véritablement des scènes de violence et c’est d’autant plus tragique, parce que c’est tragique nationalement, mais c’est aussi tragique internationalement, parce que désormais, l’UPC est un parti politique qui est interdit et qui ne va plus véritablement bénéficier du même soutien, de la même audition à l’ONU. Le pouvoir colonial dissout l’UPC. Tous les dirigeants du parti s’exilent.

Pour Marthe et Félix Moumié, ce sera la Guinée, Conakry. C’est là qu’ils trouveront refuge. Alors en 1959, quand l’indépendance est proclamée pour le Cameroun, on pourrait se dire que Félix Moumié a enfin ce qu’il veut. Mais non, pour lui, l’indépendance reste de façade. C’est un fait que le Cameroun sera indépendant le 1ᵉʳ janvier 1960.

Mais il s’agit d’une indépendance nominale et non d’une indépendance effective.

Or l’Union des Populations du Cameroun, d’accord avec le peuple camerounais, revendique l’indépendance effective. Ahidjo, le nouveau président, est un pur produit de l’administration coloniale. Et tout laisse penser que la France a encore ses deux bottes au Cameroun. La personnalité d’Ahidjo est une personnalité qui a été choisie par les Français.

Elle n’incarne pas un choix politique de la part des Camerounais en tant que tel, il apparaît véritablement comme une personne parachutée là pour servir les intérêts français.

Et c’est cette année-là, en 1960, que Félix Moumié arrive en Suisse. Il est à Genève pour faire parler de son combat politique. C’est le but du voyage. Il est là sans savoir qu’il vit ses derniers jours.

Il rencontre des diplomates chinois. Il achète des armes qu’il espère acheminer jusqu’au Cameroun. Et juste avant de prendre son avion du retour, il se dit « Tiens, si j’acceptais cette invitation de ce journaliste qui insiste tant pour m’interviewer? » Et ce sera son dernier repas.

C’est l’automne 1960.

Genève est presque celle qu’on connaît aujourd’hui. Même jet d’eau, même brouillard, presque même concentration de diplomates et d’ONG. Félix Moumié est dans la ville depuis dix jours déjà. Des rencontres professionnelles. Du boulot, mais du fun aussi, il semble.

Félix Moumié dépense sans compter. Il loue par exemple une voiture avec chauffeur près de 80’000 francs dépensés en dix jours seulement. Des faux airs de liberté, parce que, même à Genève, Moumié sait qu’il est menacé. Le 14 octobre, Moumié a donc rendez-vous avec un “journaliste”. Son nom : William Bechtel.

Il se connaissent à peine, ils s’étaient rencontrés quelques mois plus tôt au Ghana. Le journaliste avait déjà lourdement insisté pour cette première rencontre. Et depuis, il ne veut qu’une chose: revoir Moumié. « Nous sommes très intéressés à relayer les causes de l’UPC”. Enfin, c’est ce qu’il prétend.

Et ça tombe si bien, parce que Moumié veut justement communiquer sur son combat. Ils se voient dans une agence de presse le 14 et fixent un souper le lendemain, le samedi soir, le 15 octobre. Un cadre de l’UPC doit les accompagner, Jean-Martin Tchaptchet. Une table pour 3 est réservée au Plat d’argent, un resto chic en vieille ville de Genève, Grand Rue 4 . Les trois s’assoient.

Bonsoir-bonsoir, bonsoir! Alors non, ce que vous voyez là ne sont pas Moumié et Bechtel, mais des policiers genevois en pleine reconstitution de la scène. Félix Moumié s’installe ici et Moumié s’installe ici et commande un pastis, un Pernod pour être exacte. Mais rapidement, Moumié est demandé au téléphone. Ça l’étonne puisqu’il n’a averti personne de ce dîner.

Mais il se lève, il prend le téléphone. Et là…

Plus personne au bout du fil.

Pendant ce temps, William Bechtel divertit Tchaptchet en lui montrant des photos, des articles de journaux. Et c’est à ce moment-là qu’il verse, ou qu’il aurait versé, du poison dans le verre. Je parle au conditionnel parce que dans cette affaire, une fois de plus, la vérité est comme une anguille, extrêmement difficile à attraper. Quoi qu’il en soit, Félix Moumié ne boit pas son verre.

Peut-être qu’il se méfie après l’étrange téléphone.

Le plan est à deux doigts d’échouer. William Bechtel divertit encore la tablée et cette fois, il empoisonne le verre de vin de Moumié. Et Moumié boit son vin. Précisons qu’ils ont bu quatre bouteilles de vin entre les trois ce soir-là au Plat d’Argent. Et Félix Moumié finit par boire quand même ce pastis qui traînait là sur la table depuis le début de la soirée.

Avec une double dose de poison dans l’estomac, il quitte le restaurant à 23 h. La nuit, Moumié la passe avec Liliane. Liliane, c’est son amante genevoise. Il l’a rencontrée quelques mois auparavant. Ce qu’on sait, c’est qu’elle est travailleuse du sexe.

Et retenez bien son nom, parce que Liliane sera surprenante dans cette histoire. Et vers 5 h et demie du matin, il se sent très mal. Des maux de ventre extrêmement violents et un début de paralysie des jambes. Liliane l’emmène dans une clinique privée. Mais son état ne fait qu’empirer.

Il est rapidement transféré aux Hôpitaux universitaires genevois.

Avant de plonger dans le coma, Félix Moumié prononce trois mots: thallium, c’est le poison qu’il sent dans ses veines. La Main rouge, c’est l’organisation qu’il soupçonne et empoisonnement. Bon ça, on comprend très bien ce que ça veut dire. – Avez-vous de la famille, madame Moumié?

– J’ai une fille de dix ans. – Et vous avez appris la mort de votre mari dans quelles circonstances? – Le 1ᵉʳ novembre, c’est d’abord Radio Brazzaville qui annonçait que mon mari était gravement malade, hospitalisé dans un hôpital cantonal à Genève à la suite d’un empoisonnement.

À ce moment là, son épouse Marthe est restée en Guinée. Avec les bras droits de Moumié, elle tente de sauter dans un avion, mais pas d’avion avant le surlendemain.

On imagine cette interminable attente avant de pouvoir décoller. Le président de l’UDPC, Félix Moumié, se trouve entre la vie et la mort. Pour ce documentaire de Frank Garbely, qui est sorti en 2005, c’est à dire 45 ans après l’empoisonnement, Marthe Moumié revient aux HUG et revit le moment où elle était venue au chevet de son mari. Quand je suis arrivée, il était là, couché, les yeux fermés, les bras croisés. J’ai vu qu’il était mort.

Il ne vivait plus. Quand il est arrivé, il a dit « On m’a empoisonné. Le thallium a été mélangé à du Pernod. J’ai eu un goût qui était bizarre. Je sais que c’est ça.

 » Et les examens donnent raison à l’intuition de Moumié. C’est bien du thallium qui coulait dans ses veines. Et à l’époque, on était très désarmés contre le thallium. Quand quelqu’un avait pris du thallium, c’était pratiquement impossible de le sauver. Et vu l’importante quantité, les analyses montrent que le poison a été ingéré entre 8 et 10 heures avant les premiers symptômes.

Et ça colle avec le repas pris au Plat d’Argent.

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Une minute pour tout vous expliquer sur le thallium. C’est parti. À la base, le thallium est un métal qu’on peut couper au couteau. Mais, transformé, il devient un puissant poison, sans odeur, presque sans goût.

On le trouve dans la mort aux rats. Il attaque le foie, les reins, le système nerveux, le cœur, les poumons. Les symptômes prennent du temps à s’installer chez l’être humain. Vomissements, troubles du système nerveux, diarrhée, perte de cheveux et un gramme suffit à tuer un homme ou une femme. Bref, un poison violent et discret qui laisse le temps à l’empoisonneur, ou l’empoisonneuse, de prendre la fuite.

Le plan de l’opération, c’était à coup sûr d’empoisonner Moumié à Genève avant qu’il reprenne son avion vers Le Caire, là où il devait se rendre pour une conférence. Une fois Moumié hors de Suisse pour agoniser, l’empoisonneur aurait été tranquille. Mais la double dose, vous vous souvenez ? La dose trop forte a précipité l’agonie de Moumié.

Un mauvais calcul que Bechtel va peut-être regretter.

Laissez-moi vous parler un peu Bechtel. William Bechtel, l’homme à la table de Moumié soupçonné d’avoir mis une cochonnerie dans son pastis. Bechtel est né d’un siècle que plus personne ici n’a connu, le XIXème siècle, en 1894. Genevois d’origine, mais un passeport français dans les poches. D’abord, Bechtel est ingénieur chimiste mais il est surtout militaire.

C’est un ancien combattant. Bechtel l’officier a reçu des médailles militaires à s’en faire un mal de dos. Il a 64 ans quand il s’installe à Genève. Il se prétend parfois vendeur de voiture parfois journaliste. C’est vrai qu’il signe quelques articles, sous le pseudonyme de Claude Bonnet, notamment publiés dans le journal la Suisse, un journal sérieux qui n’hésite pas à l’engager comme pigiste spécialiste de l’Afrique.

Journaliste, de temps en temps, donc, mais William Bechtel est surtout réserviste pour le service français de documentation extérieure et de contre-espionnage.

En gros, c’est un agent secret. Voici comment travaillait le réserviste William Bechtel. Sur ordre des services secrets, il prenait en filature les personnes qu’on lui désignait, relevait leurs habitudes et leurs contacts. Les personnes suivies par Bechtel avaient toutes un point commun elles soutenaient des mouvements africains d’indépendance et toutes seront victimes de la Main rouge, un commando de tueurs des services secrets français.

Il habite à Chêne-Bourg. D’après le voisinage, il n’y vit que quelques mois par année. Il n’a lié de contact avec personne et sa maison est extrêmement pratique pour un agent secret: une entrée classique qui donne sur la rue et une entrée qui donne de l’autre côté, à deux pas de la douane de Moillesullaz. Un pied en Suisse et un pied en France. C’est très pratique quand on a envie de disparaître et Bechtel va bientôt en avoir besoin.

Maintenant que vous en savez plus sur Bechtel, on peut reprendre le fil de notre histoire. William Bechtel était bel et bien présent au dernier repas de Moumié, ça la police le découvre rapidement. Mais pourtant il n’est pas inquiété tout de suite par la police genevoise. Il faut attendre quinze jours après la mort de Moumié pour que le domicile de Bechtel soit perquisitionné. La police a saisi chez Bechtel des masses de photos, à première vue des images banales, mais elles trahissent les activités secrètes de Bechtel.

Selon la police fédérale, il s’agirait d’instructions à l’attention de commandos chargés de tuer ou d’enlever des personnes. La police découvre des preuves que Bechtel espionnait Moumié. Des photos, par exemple, cachées dans une collection de timbres, mais aussi des notes personnelles retrouvées dans un cahier. Des notes qui font froid dans le dos. Je sais briser la nuque d’un homme sans qu’il ait le temps de crier.

Je sais tuer, mais j’ai l’air inoffensif. Dans son appart, on retrouve un plan qui détaille le scénario de l’empoisonnement au restaurant le Plat d’Argent. Et dans les poches de son veston, on retrouve des traces de thallium.

Ce qui est sûr, c’est que l’enquête commence quinze jours après l’hospitalisation de Moumié à l’hôpital de Genève. Quinze jours.

Alors que globalement, les symptômes sont très clairs. Très vite, il est dit que c’est un empoisonnement. Quinze jours, c’est énorme. Ça veut dire que Bechtel s’est envolé. Ça veut dire qu’il y a eu procrastination à ouvrir l’enquête.

J’en veux pour preuve aussi qu’il faut un mois pour que la perquisition du domicile de William Bechtel se fasse. Un mois, c’est très long. Donc on a évidemment en tête que le chef de la police de Genève, qui n’est autre que Charles Knecht, soit véritablement connecté à Bechtel et lui a laissé le temps de s’organiser, de se retourner et de pouvoir partir et être mis à l’abri, comme on dit dans le jargon des services secrets, d’être mis au vert.

Bechtel devient officiellement le suspect numéro un. Ne reste plus qu’à le trouver, mais il a subitement disparu.

Sa photo se répand dans les commissariats. Un mandat d’arrêt international est émis contre lui. La police le cherche et lui, pendant ce temps, il est peinard à Neuilly. Il a 66 ans et profite de sa pension de retraité d’officier de l’armée française.

Cette vie-là va durer presque quatorze ans.

Tant qu’il reste en France, dans les limites du pays, il semble bien protégé. Les autorités françaises ne font rien pour le livrer à la justice suisse. Mais William Bechtel est de ceux qui aiment jouer avec les limites. Alors en 1974, à presque 80 balais, il fait un truc fou. William Bechtel sort du territoire français.

Il entre en Belgique et à l’hôtel, sans réfléchir, il écrit son vrai nom sur le registre. Et il se fait arrêter comme un novice. Direction Genève, il est extradé vers la Suisse et placé sur le banc des accusés. Le procès va enfin avoir lieu, on va enfin savoir si c’est bien lui qui a empoisonné Félix Moumié. À peine emprisonné, William Bechtel a retrouvé sa liberté provisoire grâce à une caution de 100 000 francs.

On est en 1976, il doit comparaître mais il est à peu près certain d’être bientôt acquitté. Et ça ne va pas manquer. À la barre pour le défendre, un des avocats les plus connus de Suisse romande: Marc Bonnant. Tout jeune à l’époque. Mais non, Bechtel n’a pas empoisonné Moumié, on n’envoie pas un officier supérieur de l’armée française pour faire ce genre de sale boulot.

Et s’il a quitté Genève le lendemain de l’empoisonnement, c’était un hasard.

Le thallium dans ses poches ? Mais voyons, la police a mis 3 semaines avant de faire une perquisition, quelqu’un a pu entrer chez Bechtel et le mettre. Ou alors ce sont des allumettes. Il y a du thallium dans les allumettes.

Et la plaidoirie de Marc Bonnant convainc. Un non-lieu est prononcé. L’affaire est enterrée. Le procès n’aura pas lieu. William Bechtel est très âgé mais libre.

Pour Karine Ramondy, comme pour beaucoup de chercheurs et de chercheuses, le non-lieu a peut-être été prononcé un peu vite. Comme le susurrait Félix Moumié sur son lit de mort, la Main rouge y est peut-être pour quelque chose. La Main rouge. Cette organisation de polices parallèles, non officielles, ce réseau qui se chargeait à l’époque de liquider des trafiquants d’armes, par exemple mais aussi et surtout des leaders indépendantistes africains.

Reste le rôle de Liliane qui est très, très mystérieuse dans cette affaire.

C’est elle qui aurait averti Bechtel de la présence de Moumié à Genève. Tu parles d’une amante. Elle dira haut et fort, par exemple ici dans L’Illustré, que c’était elle seule qui avait mangé avec Moumié le soir de l’empoisonnement. Elle reconstituera même sa pseudo soirée du 15 octobre 1960 pour les photographes, comme si elle essayait d’innocenter Bechtel ou en tout cas de perdre les enquêteurs. Retour à la mort de Félix Moumié.

Novembre 1960 à Genève. Marthe Moumié, comme s’il savait que la vérité serait difficile à obtenir, a une priorité à Genève: prendre soin de la dépouille de son mari. On imagine mal un indépendantiste camerounais se faire inhumer à Genève. Ça n’aurait aucun sens. Et le rapatriement du corps vers le Cameroun est politiquement impossible.

Sékou Touré est alors président de la Guinée.

Et c’est lui qui va payer le cercueil. C’est lui qui va payer pour embaumer Félix Moumié. Et finalement payer pour affréter un avion spécial vers Conakry. 17 jours après sa mort, Félix Moumié est enterré avec les honneurs dans son pays refuge.

Mais en 2005, 45 ans après les événements, quand Marthe Moumié retourne au cimetière, le choc est énorme. Ça ,c’est ouvert. Ce n’était pas ouvert comme ça. Le corps était comme ça. Il y avait deux cercueils français ici et le cercueil de Moumié était là.

Mais ce trou… il n’y avait pas ce trou-là. Qu’est devenu le cercueil de Moumié?

Le gardien du cimetière nous explique que lors de travaux, des inconnus ont emmené le cercueil et ont abandonné l’intérieur métallique dans un coin à l’autre bout du cimetière.

– Et donc il n’y a pas de sépulture, le deuil ne peut pas être véritablement fait par sa famille. C’est la première chose et ça, c’est très important. D’ailleurs, on sait que Ahidjo, par exemple, a envoyé un courrier demandant pourquoi le corps n’était pas revenu. Ce qui est une façon de se dédouaner puisqu’on sait très bien qu’à l’époque, il était hors de question de faire des funérailles à Moumié dans le contexte de 1960-1961.

Mais c’est ce qu’on appelle des courriers diplomatiques dédouanants. D’après les archives qu’on a fouillées les agents secrets et les espions à Genève, c’était pas rare, et les services secrets suisses n’étaient pas de simples spectateurs. Et c’est même l’ancien chef des services secrets français qui le confiait à Frank Garbely en 2005 dans son documentaire. La police genevoise a-t-elle seulement toléré les agissements de l’agent Bechtel ou les services français et suisses sont-ils allés jusqu’à collaborer? L’ancien chef des services secrets français, Maurice Robert nous répond.

– Oui, j’ai travaillé avec les services suisses pendant un certain temps. La Suisse, c’était un carrefour où se retrouvaient des tas d’espions. Le fait que la Suisse était neutre permettait, je dirais, beaucoup d’excès. Et cyniquement, l’affaire Moumié n’aurait pas dû exister en Suisse. C’est à peu près l’analyse de Charles-Henri Favrod, un journaliste mythique de la Suisse romande de l’époque.

Monsieur Moumié ne devait pas mourir en Suisse. Si Moumié n’avait pas pris deux doses de poison au lieu d’une, monsieur Moumié serait mort au Caire et on n’aurait jamais pu incriminer des services spéciaux. Et la Suisse n’aurait pas eu à se plaindre de quelque chose qui se serait passé sur son sol. Alors Déterre, c’est fini pour aujourd’hui. J’espère que ça vous a plu.

Vous retrouvez toutes nos sources dans la description de cette vidéo, comme par exemple le livre de Karine Ramondy.

Et la série Déterre revient en septembre avec une nouvelle histoire et en attendant, faites vos retours en commentaire!.

Read More: « Parlons d’Afrique » : échanges avec les diasporas africaines

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