BIYA PEUT METTRE UN IMMORTEL EN PRISON?

[SOUVENIR DE MON INCARCÉRATION]

Concierge de la république

BIYA PEUT METTRE UN IMMORTEL EN PRISON?
BIYA PEUT METTRE UN IMMORTEL EN PRISON?

Ce que je dis ici n’est pas une opinion, mais la doxa. Eh bien, le Cameroun bat le record en Afrique d’incarcération d’écrivains. Ce n’est pas normal, et ce n’est pas bien. Ce qui l’est encore moins, c’est la réaction des Camerounais, quand un écrivain est arrêté et jeté en prison : ‘il a d’abord fait quoi.’ Et surtout, il doit ‘laisser la loi faire son travail.’ Quand en prison, j’ai reçu une note extraordinaire de Camerounais me demandant de ‘ne pas me défendre’, ‘d’assumer.’ Il y’a pire : quand un écrivain est arrêté, tels disent : ‘c’est un fou.’ ‘C’est le fou du village.’ Et ici ce sont des réactions tant du commun que de ceux qu’on appelle les intellectuels – il suffit de lire le texte criminel de Mbembe à mon arrestation, lui qui lui-même vient au Cameroun en se cachant, pour se rendre compte de la dégringolade : ‘c’est un cas clinique’, a-t-il écrit. Quant à la défense de l’écrivain arrêté, dans notre pays c’est incompréhensible. ‘Ne dis pas que du m’as aidé’ ai-je entendu, vivier de l’ingratitude qui se retrouve chez Maurice Kamto, comme chez Enoh, car elle est culture partagée.

Or en même temps, chez nous, un écrivain sort de prison, pour laisser la place à un autre incarcéré, qui aussitôt libéré, fait place à un autre, nous voyant passer en dix ans seulement, cad de 2010 à 2020, de Teyou, aujourd’hui décédé, à Enoh Meyomesse, et puis à Conrad Tsi, condamné à quinze ans de prison pour avoir porté la voix des Anglophones, et bientôt à moi, ou pourquoi pas demain à Djaili Amadou Amal. C’est dire que nous avons ici un système d’incarcération. Et évidemment celui qui incarcère lui-même, bientôt se retrouve en prison, comme Mebe Ngo’o, le bourreau de Enoh Meyomesse, lui qui est en prison aujourd’hui, de super-ministre qu’il était. Longtemps je me suis dit que c’était la particularité violente de notre pays qui, au cœur de l’Afrique centrale, est l’un des plus dictatoriaux d’Afrique. Et des gens s’empressent de dire que, en dictature l’écrivain est mal vu, comme si c’était une fatalité, comme si c’était une évidence que, en dictature, l’écrivain aie sa place en prison, dans la souffrance, dans les fers, dans l’esclavage, alors que dans notre pays, à l’université de Yaoundé I, il y’a bel et bien depuis 2005 une filière d’écriture créatrice pour former des écrivains, et l’ESSTIC, école d’État, a bel et bien une filaire depuis les années 1990, pour former les éditeurs, qui tous les deux ont fabriqué Djaili Amadou Amal, le premier prix Goncourt des lycéens qui écrit à partir d’Afrique ainsi que son éditeur, Francois Nkemé.

La question est donc : allons-nous former des écrivains pour les mettre en prison quand ils font leur travail ? Et puis: allons-nous organiser la fête internationale de la littérature à Yaoundé, quand depuis 2010 Yaoundé produit le plus de littérature carcérale dans toute l’Afrique?Il est clair que le statut de l’écrivain n’est pas su chez nous. Je ne dis pas qu’il n’est pas respecté; je dis bien: il n’est pas su. Devant l’ignorance, matrice de mille erreurs, il faut enseigner, et c’est ce que je vais faire ici. Doxa donc. Parce que le métier d’écrivain nous est venu de chez les Blancs, et que le pouvoir tribal bulu qui chez nous incarcère ne comprend que le Latin – c’est-à-dire le droit canon –, eh bien commençons par lui. L’écrivain c’est une des trois branches qui composent la dignité – dignitas. La première, c’est l’ecclésiastique (ecclesiasticas), la seconde c’est la couronne (corona), et la troisième, celle dans laquelle se retrouve l’écrivain, c’est les humanités (humanitas). Les humanités elles-mêmes évidemment sont fondées dans l’éducation, dans la formation donc, et dans la bénévolence (benevolentia), dans l’engagement on dirait aujourd’hui. Comme quoi, l’écrivain doit être formé et doit être engagé. On ne peut pas le lui reprocher, car ça fait partie de son statut et de sa fonction.

Les trois branches de la dignité sont d’égale valeur, et il serait plus simple de dire qu’il s’agit de trois pouvoirs qui sont égaux, parce que fondés chacun dans l’éternité. Ainsi dit-on du roi, de la couronne donc, dignitas non moritur, c’est-à-dire que la dignité du roi est éternelle, regia maiestas non moritur, c’est-à-dire le roi ne meurt pas. Ceci fonde l’inviolabilité du pouvoir politique, qui fait qu’on ne puisse pas mettre en prison un président de la république dans l’exercice de sa fonction – l’immunité présidentielle, l’immunité de Paul Biya, l’article 53 de notre Constitution, trouve ici son origine. Cette immunité s’applique aussi à l’ecclésiastique, et elle n’est pas seulement inscrite dans la séparation entre l’église et l’État, principe cardinal de tout État, mais surtout, dans l’inviolabilité du lieu de culte, et aussi et surtout, de ceux qui y officient, les prêtres. Chez nous, cela a une jurisprudence, car Monseigneur Dogmo a été envoyé en exil, parce que justement le principe de l’inviolabilité de sa fonction (dignitas), devait absolument être respecté. La dignité de l’écrivain est parallèle, et elle aussi est inviolable, inscrite qu’elle est autant dans la liberté d’opinion, que dans l’éternité de l’œuvre rendue possible par cette opinion – poème, roman, théâtre, film et autres.

Cette éternité de l’œuvre est adaptée par exemple dans le concept d’Immortels, pour désigner les Académiciens, en France, mais ce n’est qu’une interprétation du dignitas non moritur.‘On n’arrête pas Voltaire’, avait dit De Gaulle, quand Jean-Paul Sartre avait été conduit à un commissariat de police avec Simone de Beauvoir pour son soutien des Maoistes et de la Guerre d’Algérie. Et ce n’était qu’une adaptation contemporaine de cette inviolabilité de l’écrivain. Je suis en train de détailler ici ce que j’avais expliqué lors de mon interrogatoire en décembre 2017, et dont j’avais exigé l’écriture dans le procès-verbal de mon arrestation. Pour jurisprudence. Mais parce qu’évidemment chaque Camerounais dira ici, ‘c’est les choses des Blancs’, comme pour dire que chez nous vaut seule la maxime du siscia, j’ajoute : error communis facit jus. L’erreur commune crée l’apparence du droit, cependant pas le droit, et notre pays est dans l’erreur ici, dans une erreur fondamentale. Laissons donc tomber les Blancs. Le texte de Njoya, le Sang’aam, écrit entre 1908 et 1921 à Foumban doit nous guider, car dans ce premier texte juridique de notre pays, le premier écrivain de notre terre dit ceci à propos des forgerons et sculpteurs, et cela s’applique sans effort aux écrivains d’aujourd’hui, pour fonder une tradition qu’il a commencée, ‘le fils du forgeron, le fils du sculpteur, ne peuvent devenir serviteurs au palais, parce que ces arts risqueraient de se perdre.’

L’inviolabilité de l’artiste est ici ancrée, il ne peut pas devenir esclave, mais aussi, ‘lorsqu’on donne du métal à un forgeron et que ce dernier ne fait pas le travail qui lui a été demandé, que celui qui a donné le métal se garde bien de prendre quoi que ce soit en gage chez le forgeron. Est-ce que le métal du roi n’entre pas aussi dans la concession du forgeron ?’ Ici c’est l’inviolabilité de l’œuvre d’art qui est posée comme principe. Dignitas. Au Cameroun même. Parce que, à la différence de l’ecclésiastique et des humanités, le pouvoir politique a les armes à feu de son côté, il croit pouvoir imposer sa loi sur les autres. Or sa propre immunité, sa propre inviolabilité, n’est fondée que dans la loi, article 53, dans l’immunité du président de la république et des députés, par exemple, loi qui elle aussi est écrite. La sagesse de Njoya c’est celle-ci : on n’arrête pas celui qui écrit la loi, car est-ce que le président de la république n’est-il pas lui aussi protégé par la loi qu’écrit l’écrivain ? Le tabou se trouve ici. La dignité de l’écrivain est fondée au Cameroun même, dans nos traditions, comme inviolable. Respectons nos traditions pour notre bien.

Concierge de la république

Source: https://www.facebook.com

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