Cameroun par Patrice Nganang

« L’ACCUSATION RIDICULE DE GÉNOCIDE » : POUR UNE COMMISSION D’ENQUÊTE INTERNATIONALE SUR LE GÉNOCIDE AU CAMEROUN [Ma tribune publiée ici le 1er octobre 2019, et reprise dans la Tribune de Genève, en Suisse]

Concierge de la république

Cameroun par Patrice Nganang
Cameroun par Patrice Nganang

Dans son discours du 10 septembre [2019], Paul Biya, président de la République du Cameroun, a fait quelque chose d’absolument historique — il a utilisé le mot « génocide », pour parler du Cameroun. En fait pour se défendre d’en commettre un. Il a dit ceci : « l’accusation ridicule de génocide. » C’est extraordinaire en effet – et le Cameroun qui depuis 1956 est saisi par une téléologie génocidaire, trouve ainsi en lui le premier président qui mentionne le mot « génocide » dans un discours officiel. Évidemment, cette tactique n’était que de la propagande par le miroir, qui consiste à se transformer en victime, alors que la veille même de son discours, des vidéos ont fait surface de fosses communes en plein Yaoundé – fosses communes où des cadavres probablement d’anglophones sont jetés, eux qui auront été déportés des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, comme c’est devenu une routine depuis les revendications corporatistes des avocats et des enseignants qui en novembre 2016 avaient mis le feu aux poudres. Et ces fosses communes ne sont pas uniques. Dans les deux régions anglophones, depuis l’accusation en mai 2018 par l’ambassadeur américain Peter Barlerin portée contre le régime camerounais, de commettre des « tueries ciblées » d’anglophones, plus de 300 villages anglophones ont été incendiés. Plus de 2 000 morts anglophones sont enregistrés. Plus de 500,00 déplacés internes et externes s’ajoutent à la liste macabre. Statistiques établies par des organisations autant internationales que nationales, de défense des droits humains. La guerre dans laquelle a plongé le Cameroun depuis le 30 novembre 2017, quand Paul Biya l’avait déclarée, a pris entretemps les dimensions d’un crime contre l’humanité — d’un génocide. L’accusation de génocide est grave, très grave. Elle exige clarification et action.


Le mot « génocide » est déjà apparu plusieurs fois – devant le Congrès américain, prononcé par la représentatrice Karen Bass en mai 2019 lors de l’introduction de la législation condamnant le Cameroun, elle qui, venue au Cameroun en juin avec une délégation de représentants américains n’avait pas été autorisée à se rendre dans le Nord-Ouest ni les Sud-Ouest, les deux régions anglophones et lieu du génocide. Il a été prononcé par le député suisse Sylvain Thevoz, à la veille de l’expulsion de Paul Biya de Genève, lors d’un débat télévisé, ainsi que dans un article informé. Il a été écrit dans un article du très respecté journal anglais The Guardian, pour décrire ce qui se passe dans la zone anglophone du Cameroun. Et maintenant prononcé par Paul Biya dans son discours historique, il devient une plateforme qui exige clarification : « accusation ridicule de génocide. » Ce qui est absolument faramineux est qu’en même temps, le génocide ne soit pas considéré comme un crime au Cameroun, ni dans le Code pénal publié en 2004 ni dans le Code de conduite militaire, signé lui en 2017. Ces Codes ne reconnaissent pas non plus les crimes contre l’humanité comme des crimes, ni d’ailleurs les crimes de guerre.

La conséquence ici, évidemment est que l’accusation de génocide soit véritablement ridicule au Cameroun, et mènerait les médias, associations ou citoyens qui la porteraient devant la commission de contrôle ou les tribunaux pour « diffamation. » Mais l’autre conséquence c’est aussi que, de par sa propre pratique judiciaire, la justice au Cameroun étant aux mains du pouvoir et le pouvoir du procureur de la République amoindri au point de n’en faire qu’une extension de la tyrannie, le Cameroun s’exclut comme pouvant enquêter sur l’existence d’un génocide qui fonderait l’accusation de génocide. Et pour cause : tous les massacres de ces derniers temps sont passés impunis, l’exemple le plus criant étant les militaires qui avaient abattu maman et bébés au Nord en 2018 — le gouvernement camerounais avait promis une enquête qui n’est finalement pas venue, avait promis la punition des militaires criminels, et ceux-ci continuent sans doute impunément de percevoir leur salaire. La culture de l’impunité est la marque du régime. Elle est sa marque si profonde que dans son discours, Paul Biya peut se servir de l’impunité pour justifier le fait qu’il maintienne en prison des citoyens qu’il y a mis pour simplement avoir marché, en novembre 2016 et en janvier 2018 par exemple, c’est-à-dire fait usage de leur droit citoyen pourtant sanctifié par la Constitution de la République du Cameroun ! Manière de dire qu’il est juridiquement impossible pour le Cameroun d’enquêter sur le génocide qu’il ne reconnait même pas comme crime !

Que reste-t-il donc ?

Il reste la communauté internationale — la France d’abord, qui dans ce génocide-ci est également complice. Déjà parce qu’elle finance encore les forces spéciales qui sont les premières accusées, le Bataillon d’Intervention rapide (BIR), et dont les actions criminelles ont prompté les USA à interrompre leur aide militaire après intervention du Congrès américain, et du Parlement européen. Il est absolument important que la France rejoigne la communauté des indignés actifs, car déjà lors des débats européens sur le Cameroun d’avril 2019 elle seule était la voix dissidente. C’est que de par son silence et son engagement aux côtés de Biya dont elle supporte la politique de « décentralisation » que personne d’autre ne veut, la France devient partie prenante de conflit. Et pour cause : elle a la mainmise quasi totale sur le pétrole camerounais de la côte anglophone de Limbe, qui est l’enjeu véritable du contentieux devenu génocidaire. Parce que donc le président français, Emmanuel Macron, est effectivement complice de ce génocide-ci, il devient impossible pour lui ou pour son gouvernement d’être le médiateur sérieux d’une négociation comme ne le veulent pas seulement les anglophones, mais aussi des francophones, dont le MRC de Maurice Kamto, l’opposant actuellement en prison. Elle devrait donc appuyer les négociations déjà mises en branle par la Suisse. Ces négociations cependant devraient se fonder sur les résultats d’une Commission d’Enquête internationale sur le génocide au Cameroun (CEIGAC), qui, elle, peut facilement être menée par les États-Unis. Ceux-ci en la matière ont d’ailleurs ouvert auprès du Vice-président américain un Office du génocide. Il faut se rappeler en effet que le Congressman Donald Payne déjà était celui qui en 2006 avait introduit une législation reconnaissant les tueries au Darfour comme étant un génocide. Ainsi il rectifiait les errements de l’administration Clinton au Rwanda, demeurée tatillonne en mots et en actes devant le désastre. Le travail de Donald Payne ici est exemplaire, achevé qu’il sera par Barack Obama. De toute évidence donc les États-Unis ont le parcours, le calibre et même la mainmise institutionnelle qui leur permettent de régler cette question jusqu’au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU, et de la CPI.

La France devrait en suivant ce chemin, cesser de se mettre au ban de la communauté internationale comme déjà avec la question de l’assistance aux Forces armées camerounaises, où l’UE a suivi la décision américaine — devant la dissidence d’Eurodéputés français. C’est que le Soudan sert ici de jurisprudence, vu que le Cameroun comme le Soudan n’a pas signé les traités de Rome qui reconnaissent la CPI ! Le leadership américain, effectif depuis mai 2018, et suisse depuis 2019, est donc le chemin idoine pour remettre le Cameroun sur le chemin du droit et du respect de la vie humaine. Rien n’est aussi important que le respect de la vie humaine, et le régime de Yaoundé n’a plus aucune valeur que sa préservation. Il est temps que la communauté internationale intervienne. Paul Biya l’a déjà invitée — Michelle Bachelet, la responsable onusienne des droits humains est venue à Yaoundé en mai 2019 sous son invitation. Une Commission d’Enquête internationale sur le Génocide au Cameroun (CEIGAC), et des négociations sérieuses entre le gouvernement et les forces ambazoniennes, achèverait le travail qu’elle y a commencé. Le sang du peuple camerounais ne peut pas continuer de couler en vain.

Source : https://www.tdg.ch/reflexions/propos-cameroun/story/16577081

Source: https://www.facebook.com

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