CE SONT LES BLANCS QUI ONT CRÉE LA FASCINATION DES BAMILÉKÉS CHEZ LES BULU

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CE SONT LES BLANCS QUI ONT CREE LA FASCINATION DES BAMILEKE CHEZ LES BULU Concierge de la République
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‘J’aimerai souligner la complète différence des peuples Bulu et Bangangté’, écrit l’anglais Clément Egerton, dans ‘African Majesty’ texte publié en 1939 et qui, en tout premier dans la littérature sur le Cameroun, établit un lien entre les Beti et les Bamiléké. ‘Ils ne se ressemblent pas; ils parlent des langues entièrement différentes; et leur mode de pensée et attitude générale devant la vie est aussi différente que celle des Scots l’est de celle des Turcs.’ Ce texte est extrait d’un livre de voyage et d’anthropologie, dont la première étape c’est Ebolowa, et l’étape la plus importante Bangangté, et qui sous la forme d’un travelogue anthropologique, décrit la relation Beti/Bamiléké. Livre facile à lire, amusant a bien des égards, parce que l’Anglais qui l’a écrit, n’est pas un colon: il est d’ailleurs un critique de l’administration coloniale française, et surtout, il est un critique de sa volonté de faire des Africains des Occidentaux, dont la mesure c’est ‘l’évolué’ – c’est-à-dire celui qui est le plus avancé dans l’échelle d’assimilation de la culture occidentale. Au lieu d’aller au Cameroun britannique – qui a sa propre politique coloniale, indirect rule comme on sait -, il choisit plutôt d’aller dans la partie française du Cameroun. Cela lui permet de regarder le système français du point de vue d’un système autonome – le système britannique qui, lui, a plus d’égards pour les traditions africaines. Ce qui est l’attrait de Egerton pour les Bamiléké, sa fascination, je dirai, est cependant aussi extraordinaire que ce qui le repulse chez les Bulu – il veut voir des peuples nus, et son rejet des Bulu est lié au fait qu’ils aient grossomodo accepté déjà durant les années 30, les principes de la civilisation occidentale, quand ce n’est pas encore le cas chez les Bamiléké. J’ai beaucoup aimé ce livre, je dois l’avouer, déjà parce qu’il montre les premières images de Bangangté, décrit la vie quotidienne de ce qui était alors encore un poste administratif, découvre les détails de la chefferie – et nous dit-il, ‘les Bulu n’ont pas de roi’ -, bien sûr donne des détails de personnages qui ne seraient importants que plus tard dans l’histoire de la région – il les prend dans leur jeunesse en quelques sortes, ce qui fait que leur physionomie et leurs actes m’aient servi de cadre pour la constitution de leur caractère dans mon roman ‘Empreintes de crabe’, pour donc, narrer la vie de notre pays si avare en histoires.

Mais j’ai aussi beaucoup aimé ce livre pour une raison dont je n’ai pas encore parlé, et qui m’importe ici – c’est à cause de la théorie politique qu’il crée. Sans le savoir en effet, Clément Egerton fonde le binarisme Beti/Bamiléké qui est au cœur de la politique camerounaise de nos jours, et l’installe dans ce qui est demeuré une fascination pour les Bamiléké – une fixation sur les Bamiléké d’ailleurs, je dirai. Mais d’abord, le binarisme c’est une double unité qui fabrique un sens – par exemple 0 et 1, par exemple beau et laid, par exemple grand et petit, par exemple l’enfer et le paradis, par exemple le même et l’autre. Le binarisme est donc fondateur d’une décision dont la suite est de créer un signification – quand on allume son ordinateur, en passant de 0 à 1, la machine se met à fonctionner. Cette décision c’est celle de Egerton, de quitter Ebolowa, et de partir faire ses recherches plutôt à Bangangté. La fascination est désir donc – rejet d’une part: ‘je n’ai pas aimé les Bulu.’ Et déclaration d’amour – Egerton ne passera pas seulement toute une année chez les Bamiléké, et spécifiquement à Bangangte, il y tombera amoureux, comme on peut lire. Les dimensions sexuelles de son séjour sont tout aussi cocasses évidemment que ses recherches sérieuses de gens nus, dans une ville où il découvre lui aussi, pas à pas, que les gens sont plutôt habillés même si de manière différente qu’à Ebolowa, sinon recouverts eux aussi – même si ici aussi d’une manière bien différente de celle qui avait causé son rejet d’Ebolowa. Ce que Egerton aura cependant laissé dans son texte, ce sont les traces d’un désir, d’une fascination, d’une fixation sur le Bamiléké qui sont demeurés au cœur de la politique de notre pays. C’est qu’il y’a eu évolution entretemps, c’est-à-dire passage de ce vécu sous la forme d’un voyage, a sa transformation en une politique, en une manière donc d’organiser et de vivre le commun. Tout Bamiléké connait la phrase par laquelle Lamberton, le militaire français a, avec les années soixante, dit que le Cameroun allait dans l’indépendance avec dans la chaussure ‘un caillou.’ Le passage a été, je sais, si répété qu’il est devenu mantra de l’exclusion des Bamiléké, du rejet de ceux-ci. Mais ce qu’il signale plutôt, je pense, c’est la transformation de ce qui, avec Egerton était une fascination du Bamiléké, avec la nouvelle hégémonie qui s’installait avec les indépendances, et qui peut aisément être appelle l’axe Nord-Sud, en un rejet de celui-ci. Fascination et rejet sont en effet deux visages du désir. Au moment où Lamberton écrivait sa phrase infâme, le pouvoir dans notre pays était passé, du règne des évolués du Sud, que décrit si bien Egerton, au Nord – avec la prise de pouvoir d’Ahmadou Ahidjo. Il est clair, l’installation d’un ordre politique se fait au prix d’une exclusion, et c’est de celle-ci que parle Lamberton – la transformation des Bamiléké, d’objet de fascination en caillou. Les deux faces du désir.

Et pourtant les Camerounais en général demeurent sans doute surpris devant le binarisme Beti/Bamiléké qui se réveille de temps en temps pour empoisonner le débat politique – cette fascination, ce désir, cette fixation sur le Bamiléké. Il se manifeste en antagonisme spécifiquement défini comme tribal, si défini qu’il devient conflit tribal – déjà par des émeutes, des Beti, et bien spécifiquement des Bulu qui soudain, comme la vague d’un fleuve infernal, se réveillent et chassent les Bamiléké d’Ebolowa, de Sangmelima, d’Akonolinga et en tuent quelques-uns. Les dates des progroms anti-Bamiléké chez les Bulu sont la – 1956, 1993, 2019 -, d’un cycle récurrent de la violence qui s’abat spécifiquement sur la communauté bamiléké qui, de toute évidence n’est pas la seule venue d’ailleurs pour s’installer dans le Sud, le Centre ou l’Est. Le texte d’Egerton parle d’ailleurs, quand il décrit Ebolowa, de ‘Haoussa’ qui y sont installés – et nous sommes dans les années 1930. Quel est donc ce cycle de la violence qui s’abat toujours spécifiquement sur une communauté qui n’est pourtant pas la seule venue d’ailleurs à être installée dans la forêt? Les raisons sont nombreuses, qui toutes décrivent le vécu – les Bamiléké sont des commerçants, ou alors, pour prendre le vocabulaire de la meute, ‘ce sont des envahisseurs.’ Ce que celles-ci ne mentionnent jamais, c’est le côté théorique qui fasse que ce désir, cet amour-haine donc, devienne un cycle, une répétition de la même chose. Et c’est ici que le récit de Egerton est fondateur, car dans les détails de sa propre expérience, l’Anglais nous montre les deux faces d’une relation tribale dans son aspect pré-politique. Nous voyons le désir a sa naissance dans la forêt et les raisons du rejet de celle-ci. Nous le voyons dans son voyage vers le pays bamiléké et son acceptation de celui-ci – et je le redis, Egerton est anglais. Nous le voyons en quelques sortes dans son abécédaire pas encore verbalisé dans un ordre politique colonial français qui lui imposera sa sanglante sanction. Tous ceux qui sont surpris par les excroissances violentes de la forêt d’Ebolowa, et leur submergement répétitif des populations bamiléké qui y sont installées, oublient que le désir du Bamiléké se manifeste à Ebolowa sous une soupape qui est ici l’axe Nord-Sud. La défense de cet ordre, la conviction que le futur de notre pays ne soit possible que sous cet ordre, est ce qui aujourd’hui rythme les va-et-vient de ce désir, de cette fascination, de cette fixation qu’Egerton a si bien décrits, lui qui de l’extérieur anglais, ne pouvait la vivre que de manière détachée, sans savoir qu’elle serait le cœur pulsatif de la politique camerounaise sevrée de véritable élections depuis 1956; sans savoir qu’elle serait le prologue à deux génocides. Pas moins.

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